À n’en pas douter, la vente du Bleu Royal, un diamant bleu parfait de 17,61 carats, parti pour près de CHF 40 millions, primes incluses, sous le coup de marteau du commissaire-priseur de Christie’s, a volé la vedette aux enchères horlogères d’automne à Genève. Et pour cause, cette session, qui s’est déroulée entre le 3 et le 7 novembre 2023 chez Antiquorum, Christie’s, Phillips et Sotheby’s, n’a assurément pas déchaîné les passions. Comme le relève Roy Davidoff, spécialiste des montres de collection et cofondateur de Davidoff Brothers ayant pignon sur rue à Genève, « l’ambiance était plutôt terne dans les différentes salles de vente, avec très peu de véritables empoignades sur les lots les plus remarquables. On avait presque l’impression d’une certaine lassitude des collectionneurs, peu empressés à se positionner sur les pièces marquantes. Peut-être faut-il comprendre que l’engouement se porte aujourd’hui vers des montres moins prestigieuses mais potentiellement porteuses de ‘bonnes affaires’ ? ».
Les résultats des enchères horlogères au premier semestre avaient déjà montré un certain tassement. Comme le relève le rapport Hammertrack de Mercury Project portant sur les six premiers mois de l’année, les résultats enregistrés par les six principales maisons actives sur ce marché (Antiquorum, Bonhams, Christie’s, Phillips, Poly Auction et Sotheby’s) ont connu une baisse de 18% à CHF 312 millions par rapport au premier semestre 2022. Un recul qui contraste fortement avec les ventes joaillières en forte progression de 43% à CHF 696 millions sur la même période. « Les craintes d’un ralentissement du marché des montres d’occasion, annoncées par la baisse des ventes aux enchères au dernier trimestre 2022, ont été définitivement confirmées par ces résultats, notent les auteurs du rapport. Toutefois, le marché des montres reste à un niveau élevé, supérieur à celui de 2021. » Ce que tend à confirmer le prix moyen par lot vendu, resté pratiquement stable à CHF 50'000.-.
Genève en pole position
Lors de ce premier semestre 2023, Genève n’en a pas moins tiré son épingle du jeu avec, notamment, des ventes de printemps totalisant CHF 110 millions, ponctuées de plusieurs records mondiaux. Ce résultat, qui confirme la position de leader que détient Genève depuis 2019 sur le marché des enchères horlogères, devant Hong Kong, allait-il se confirmer lors de la session d’automne ? C’est Phillips qui devait ouvrir les feux avec son « The Geneva Watch Auction : XVIII ». Forte de 184 lots, dont 183 ont trouvé preneur, la vente a totalisé CHF 39 millions (CHF 213'000.- en moyenne par lot) avec, en vedette, la Patek Philippe Nautilus Réf. 3700/1 en platine qui est partie sous le marteau d’Aurel Bacs pour CHF 2,5 millions, un record pour cette référence.

Autre record, les CHF 2,1 millions obtenus pour une Rolex en acier à triple calendrier extrêmement rare, Réf. 6062. Avec cette vente, Phillips réalisait un résultat plus de deux fois supérieur aux estimations basses des montres proposées à l’encan, totalisant CHF 19 millions.

En termes de records, Antiquorum, qui dispersait 588 lots sur deux jours, a également pu en mettre deux à son actif avec une Rolex Cosmograph Daytona de 1969 en or jaune à cadran champagne Réf. 6241, emportée pour CHF 350'000.-, et avec la Rolex Day-Date en or blanc à cadran en aventurine Réf. 18239, un cadeau de la maison à l’artiste Dominique Appia en 1995, qui a trouvé preneur pour CHF 262'500.-. Avec 86% de lots vendus, Antiquorum terminait sa session sur un total de CHF 9 millions.


C’était ensuite au tour de Christie’s de prendre le relais avec deux ventes annoncées. La première, « The Passion of Time », comprenait 113 lots provenant de la collection Mohammed Zaman, l’une des plus prestigieuses constituées par un collectionneur à apparaître sur le marché récemment. Elle a été suivie de « Rare Watches » réunissant 137 montres réalisées par des horlogers-créateurs indépendants.
Si les deux ventes ont totalisé CHF 55,5 millions, les collectionneurs présents lors de la première session ne s’attendaient toutefois pas à la surprise que leur réservait Christie’s. Avant même que débute la criée, la totalité des montres de la collection Zaman avait été « prévendue ». Selon un observateur du marché, les explications fournies par Christie’s concernent les « Garanties de Tiers » permettant à la maison de partager le risque financier encouru sur les pièces assorties d’un prix minimal lorsque les montres ne sont pas vendues. Le tiers en question, dont l’identité n’a pas été révélée, « accepte avant la vente aux enchères de placer une enchère écrite irrévocable sur le lot », selon les termes des conditions de ventes de Christie’s. S’il n’y a pas d’enchères plus élevées, le tiers doit se porter acquéreur du lot au prix fixé. Autant dire que cette « surprise » du matin n’a guère suscité l’enthousiasme des collectionneurs réunis pour la séance de l’après-midi où l’on attendait de meilleurs résultats, notamment sur la pièce unique Philippe Dufour Simplicity en platine partie pour CHF 945'000, en-dessous de son estimation haute fixée à CHF 1,2 million.

La clôture de cette session d’automne est revenue à Sotheby’s qui proposait également deux ventes pour un total de 366 lots. Clous des séances : les deux montres réalisées par le tandem de génies horlogers britanniques, feu George Daniels et Roger Smith, soit la montre Anniversaire 01 d’une série de 35 pièces réalisées par le second en l’honneur du premier et la dernière pièce des 50 montres Millenium co-créées par les deux horlogers. Les deux garde-temps ont été acquis en quelques minutes par un collectionneur émirati pour CHF 2,9 millions. Au total, sur les deux ventes, Sotheby’s a réalisé des ventes de CHF 15,2 millions.

Pour les quatre ténors des enchères horlogères, la session d’automne s’est ainsi terminée sur un résultat cumulé de CHF 118,6 millions, soit un niveau tout à fait comparable au premier semestre de l’année, sans grand lustre mais avec une remarquable constance.