Ce n’était pas la première fois que nous calions ce jour-là : l’embrayage des moteurs des années 1950 peut être délicat. Mais ce fut assurément la plus mémorable. Caler est toujours un peu embarrassant. Le moteur toussote puis se tait, les klaxons beuglent, les regards vous transpercent et, pendant que vous tentez maladroitement de le faire repartir, le temps s’étire.

Cette fois-ci, notre sentiment de panique s’est intensifié car, au lieu de quelques spectateurs, il y avait environ 200 personnes qui nous fixaient et se demandaient si nous parviendrions à franchir le sommet de la colline dans la décade. Derrière nous, une multitude de voitures de collection s’agglutinaient, bloquées par notre Fiat Zagato immobilisée.
Nous étions à Castagneto Carducci, en Toscane, le troisième jour du rallye de voitures classiques 1000 Miglia.
La légende des 1000 Miglia
Souvent désignée comme « la plus belle course du monde », les 1000 Miglia, ou Mille Miglia, ont vu le jour en 1927. Imaginée par quatre passionnés d’automobile, la course couvrait une distance exigeante de 1000 milles (1'600 km) de Brescia à Rome et retour, attirant l’élite des pilotes et constructeurs automobiles de l’époque.
La compétition a fait triompher l’ingénierie et l’audace, avec des épisodes légendaires comme la victoire de Tazio Nuvolari en 1930 – conduisant son Alfa Romeo 6C 1750 GS sans phares pour dépasser ses rivaux en douce la nuit – et le record absolu de Stirling Moss en 1955, au volant de sa Mercedes-Benz 300 SLR.

Cependant, la course originale a été interrompue en 1957, après un tragique accident qui a coûté la vie au pilote Alfonso de Portago, à son copilote et à de nombreux spectateurs.
Les 1000 Miglia réinventés
Aujourd’hui, les 1000 Miglia ont évolué, passant d’une pure course de vitesse à une course de régularité pour voitures anciennes chargée de nostalgie, centrée sur la sécurité et la précision, où le but est de couvrir chaque segment de route dans un temps donné et à une vitesse moyenne imposée. Seuls des véhicules construits avant 1957 qui ont participé à au moins une édition des 1000 Miglia entre 1927 et 1957 sont éligibles.

Le rallye a toujours lieu sur route ouverte et il se déroule sur cinq jours à la mi-juin. L’itinéraire Brescia-Rome-Brescia demeure similaire à l’original mais, cette année, il s’est effectué en sens inverse et il a longé la côte toscane durant les premières étapes. La course s’est étendue sur 2'200 km, avec plus de 440 voitures couvrant plus de 440 km par jour.
Relever le défi
Dans cette course de régularité, les pilotes et les copilotes sont soumis à des contrôles de temps du début à la fin. Les Time Controls définissent des fenêtres précises de quelques minutes pour le départ et des heures d’arrivée spécifiques aux contrôles suivants. Les contrôles de passage garantissent que les participants suivent la bonne route et les contre-la-montre sont des épreuves à part, où l’on passe sur des capteurs tubulaires pneumatiques. Arriver trop tôt ou trop tard, ou conduire trop vite ou trop lentement, engendre des points de pénalité.

Il est interdit d’utiliser des applications comme Google Maps. Au lieu de cela, les copilotes peuvent compter sur des carnets de route détaillés avec des diagrammes « tulipes » qui décomposent chaque secteur en petits morceaux. Cela va de pair avec, au minimum, un compteur kilométrique pour enregistrer les distances totales ou partielles parcourues. Cependant, les concurrents chevronnés tentent de prendre l’avantage en utilisant une kyrielle d’instruments électroniques accrochés par des ventouses à leurs pare-brise.
Une aventure inattendue
Ma participation à ce légendaire rallye d’endurance a fait rire mes amis et ma famille à l’approche de l’événement. Je suis, je l’avoue, insensible aux voitures et peu enclin à conduire. Ma zone de confort, c’est de circuler dans ma petite ville suisse au volant d’un break Skoda automatique pas très sexy.
Et pourtant, j’étais bien là, engagé dans l’un des rallyes les plus mythiques du monde grâce à Chopard. La maison de luxe a commencé à parrainer les 1000 Miglia en 1988, une année avant que son coprésident amateur de voitures anciennes, Karl-Friedrich Scheufele, ne participe pour la première fois à la course, en compagnie du sextuple vainqueur des 24 Heures du Mans Jacky Ickx.

Scheufele a participé à chacune des éditions depuis lors et, cette année, il était à nouveau accompagné de Ickx dans la Mercedes-Benz 300 SL Gullwing « framboise métallisé » de la famille Scheufele.
En tant que sponsor mondial et chronométreur officiel, Chopard lance des montres spécifiques à chaque édition du rallye. Cette année, la Mille Miglia GTS Chrono, arborant un cadran gris givré et un boîtier en titane microbillé, a été remise à chaque duo de pilote/copilote. Et à la disposition de tous, il y a le chronographe Mille Miglia Classic aux accents rétro, avec un cadran La Gara et un boîtier en Lucent Steel.

Lorsque Chopard a proposé, à moi et à quelques autres membres chanceux des médias, de rejoindre son équipe sur le rallye, j’ai été ravi d’accepter, pensant que je pourrais couvrir la cérémonie d’ouverture depuis le stand de Chopard, sur la Piazza Vittoria de Brescia, ou suivre la course à bord d’un véhicule de presse moderne. À ma grande surprise, la marque nous invitait à faire partie de son équipe officielle de pilotes – derrière le volant ou en tant que navigateur sur le siège passager – pendant deux jours entiers, de Turin à Rome !
Leçons de conduite
De l’extérieur, participer aux Mille Miglia peut apparaître comme une balade insouciante à travers la campagne italienne dans une machine de rêve d’autrefois. C’est un peu cela, mais c’est tout de même du sport automobile et cela peut être physiquement et mentalement épuisant.
Le premier jour, j’étais associé à Joern Kengelbach, rédacteur allemand spécialisé dans le luxe, dans une Fiat 1100 ES Berlinetta Pininfarina de 1950. Le jour suivant, j’ai fait équipe avec le journaliste automobile espagnol Emilio Olivares Í Camps dans une encore plus rare Zagato Fiat 1100 ES Berlinetta de 1954. Nous étions tous des néophytes.
Fournies par Chopard par l’entremise du Classic Car Charter de Pietro Tenconi, les deux magnifique voitures – estimées à € 300'000 et plus – expriment les philosophies de conception de leurs carrossiers via des lignes épurées et des courbes savamment étudiées.

Mais elles présentent des particularités propres à leur époque. Comme il n’y a évidemment pas de direction assistée ou d’ABS, les changements de direction et d’allure exigent anticipation et effort physique. Changer les vitesses nécessite également de la force et, dans le cas de notre Pininfarina, un double débrayage.
Les deux véhicules arborent de magnifiques tableaux de bord, mais basiques, l’un avec une jauge d’essence apparemment statique. Nous devions faire le plein tous les 250 km et, donc, nous basions nos arrêts essence sur la distance plutôt que sur l’indication de l’aiguille. Lorsqu’il pleuvait, les essuie-glaces semblaient glisser sur les gouttes plutôt que de les évacuer. Heureusement, nous avions des serviettes en papier sous la main.
Évidemment, il n’y avait pas d’air conditionné. Quoi qu’il en soit, nous devions laisser les fenêtres ouvertes pour évacuer l’odeur d’essence de l’intérieur de la voiture. Parfois, on pouvait se sentir enveloppé – presque enivré – par un mélange d’émanations étourdissantes, produites par l’air chaud estival et par le ronronnement et les vibrations du moteur.
Et pas de ceintures de sécurité, encore moins d’airbags, ce que l’on essaie d’oublier quand on fonce à 100 km/h entre les 4x4 modernes et les poids lourds : nos voitures ne dépassent pas les 65 chevaux et pèsent moins de 700 kg.

Pourtant, toutes ces caractéristiques font partie du charme de ces automobiles. Elles nous ont donné un bon aperçu de la technologie dont les pilotes disposaient autrefois ainsi que des compétences et de la condition physique qu’il leur fallait pour triompher.
En plus, il y a le mental. Le pilote n’affronte pas seulement d’autres concurrents mais aussi les voitures d’assistance, les véhicules de police, le trafic habituel et les « revheads » qui rejoignent la route de la course officieusement. Le copilote – mon rôle préféré – doit rester ultra concentré, les yeux tour à tour posés sur le carnet de route, le compteur de kilomètres et la route devant lui, faire des évaluations en une fraction de seconde et guider le pilote sans ambiguïté.

On peut s’adapter aux exigences physiques et mentales, mais c’est plus dur quand les journées sont longues. Partir à 7 heures du matin et, avec seulement un arrêt pour un rapide déjeuner, rester sur la route jusqu’après la tombée de la nuit… 12 heures de conduite et de navigation qui peuvent s’avérer épuisantes. Nous n’avons participé qu’à deux étapes de la course, alors je tire mon chapeau à ceux qui ont tenu cinq jours !
Joern et moi n’avons même pas fait deux jours entiers : le joint de culasse de notre Pininfarina a explosé au milieu d’un embouteillage, dans la chaleur de midi à l’entrée de Gênes. Nous l’avons poussée sur un demi-kilomètre jusqu’au port, où Pietro et son équipe ont évalué les dommages et estimé que notre journée de course était terminée. Ne vous inquiétez pas : les pannes font partie intégrante de l’expérience 1000 Miglia.
Riches récompenses
Alors, quelle est la récompense pour cet éreintant test d’habileté au volant, de jugeote dans la navigation, d’efforts physiques et de résistance mentale ?
Tout d’abord, la satisfaction d’avoir réussi. Participer à la course des 1000 Miglia n’était pas sur ma liste des choses à faire avant de mourir, mais je suis très heureux de l’avoir fait. C’est une course digne de la quête du Graal : la liste d’attente est deux fois plus longue que le nombre de participants et les frais d’inscription commencent à €15'250. Sans compter qu’il vous faut la bonne voiture et une équipe d’assistance. Parmi ceux qui souhaitent y prendre part, certains n’y parviendront jamais. Beaucoup de concurrents semblent réaliser le rêve de leur vie.
En termes d’interprétation moderne du rituel japonais Misogi – un défi annuel qui vous pousse à dépasser vos limites –, les 1000 Miglia ont été mon Misogi de cette année, après mon premier triathlon l’an dernier.

Il y a aussi l’immense satisfaction ressentie lorsque toutes les pièces du puzzle s’assemblent pour maîtriser la route et respecter les vitesses et les temps imposés. Si Joern, Emilio et moi avons eu du mal à appréhender les contre-la-montre – mesurés au centième de seconde –, nous avons plutôt bien maîtrisé les parcours à la minute près.
Et il n’y a pas de plus grande joie que de déchiffrer correctement l’abstrait carnet de route. Lorsque nous sommes entrés dans Rome, j’ai été envahi de fierté quand une douzaine de voitures ont emprunté la mauvaise route, alors que nous restions sur le bon parcours grâce à mon interprétation perspicace des instructions.
Admirables icônes automobiles
L’un des avantages de disputer les 1000 Miglia, c’est d’être aux premières loges pour observer les autres voitures. Lorsque j’étais avec Emilio, il m’a continuellement informé sur la rareté et la valeur des merveilles que nous dépassions ou qui nous dépassaient, certaines valant des millions.
Il y avait quelques modèles particulièrement remarquables, notamment une Alfa Romeo 8C 2300 de 1932, célèbre pour sa conception et ses victoires en course, et une Ferrari 166 MM Berlinetta Vignale de 1950, un chef-d’œuvre du savoir-faire italien du milieu du siècle dernier.

Avec sa robustesse et son historique de course, une Bentley 4.5 litres de 1929 illustrait parfaitement l’ingénierie britannique d’avant-guerre, tandis qu’une élégante Jaguar XK 120 OTS Roadster de 1951 représentait les prouesses en matière de design réalisées après-guerre dans le pays.
Il y avait encore une Porsche 550 Spyder RS de 1955, impressionnante par sa légèreté et son palmarès en matière de course automobile, et une Ferrari 250 GT Coupé Boano de 1956, estimée à plus d’un million d’euros, qui arborait l’élégant design de Mario Boano et un puissant moteur Colombo V-12. Il y avait même une Citroën DS 19 de 1957, ce qui souligne le large éventail de voitures historiques présentes aux 1000 Miglia.
Villes intemporelles
Traverser de pittoresques villes italiennes dans une file de voitures de collection, accompagné du vrombissement incessant des moteurs, c’était comme un voyage dans le passé. L’itinéraire nous a conduits sur des routes de campagne et des routes côtières, nous offrant des vues à couper le souffle.

À Aqui Terme, nous avons été séduits par le charme historique et les impressionnantes fontaines du lieu. Le port débordant d’activité de Gênes nous a laissé un souvenir mémorable pour avoir été le théâtre de notre panne. La côte de Viareggio nous a gratifié d’une brise marine rafraîchissante, alors que les murs médiévaux et les ruelles étroites de Lucca nous ont raconté des histoires des siècles passés. Le charmant centre médiéval de Ronciglione a constitué une étape charmante avant notre grande arrivée à Rome.
Des liens réciproques
Pendant les 1000 Miglia, les échanges verbaux entre le pilote et le copilote portent essentiellement sur les instructions et la route. Cependant, avec Joern puis avec Emilio, nous avons pu profiter des heures passées dans un espace réduit pour parler d’autres choses. Nous avons discuté de nos métiers, de nos passions, de nos familles et d’histoires de nos vies. En partageant l’expérience des premiers 1000 Miglia, des étrangers sont devenus des amis. « Eres un amigo para siempre », m’a dit Emilio quand nous nous sommes serrés dans les bras, épuisés mais heureux, à la fin du parcours à Rome. J’ai ressenti la même chose.

Tous deux ont été de bons pilotes et j’espère que je leur ai rendu la pareille en étant un bon copilote. Lorsque j’ai enfin réveillé le Stirling Moss qui sommeillait en moi et que j’ai pris le volant pour un contre-la-montre à Lucca, j’ai eu le sentiment d’être à nouveau un adolescent qui apprenait à conduire, à côté d’un Emilio inquiet qui me guidait dans mon utilisation maladroite de l’embrayage et de la boîte de vitesses. Reconnaissant pour ses conseils paternels, j’ai fait attention à ne pas percuter quoi que ce soit ou qui que ce soit dans la foule.
La passion du public
Ah, les foules ! Aux 1000 Miglia, ce qui m’a le plus frappé, c’est probablement l’amour pur et inconditionnel du public italien envers les voitures et les pilotes. Peut-être est-ce cette passion qui distingue ce rallye de voitures anciennes de tous les autres.
Sur la route, les chauffeurs de poids lourds klaxonnent et les cyclomotoristes lèvent le pouce quand les conducteurs de voitures font des signes de la main et se rangent sur le côté pour vous laisser passer, sans parler des motards de la police qui vous escortent pour assurer le libre passage.

Dans les villes et les agglomérations, hommes, femmes, enfants et personnes âgées installent des chaises de camping, se rassemblent dans les cafés ou se tiennent sur le bord de la route pour encourager, crier, applaudir et hurler « Bravo ! ». Nous les remercions de leur soutien en klaxonnant et la joie se lit sur leurs visages.
À Ronciglione, j’ai demandé à un couple de personnes âgées ce qui rendait la course si spéciale pour eux. « De magnifiques voitures que tout le monde ne peut pas conduire », a répondu la femme. Son mari a ajouté : « Les voitures modernes se ressemblent toutes. Les voitures anciennes, en particulier celles des années 1950, ont de la personnalité. Exactement comme votre voiture ! » Zagato aurait été fier.
Lorsque nous avons réussi à franchir la colline à Castagneto Carducci – grâce au super jeu de jambes d’Emilio et à son calme sous la pression –, la foule nous a acclamés comme si nous avions marqué le but de la victoire dans une finale de coupe.

C’est grisant de recevoir une telle manifestation d’amour. C’est le scénario dont rêve même celui qui est le moins en manque d’affection : susciter l’adoration du public, être le héros d’un jour et faire sourire des inconnus rien qu’en apparaissant dans une magnifique voiture de collection.
Chopard n’a jamais aussi bien illustré son slogan « Artisan d’émotions » qu’en tant que sponsor mondial de la course.