L’adage le dit très clairement : la forme suit la fonction. C’est même le principe fondamental d’une marque comme Ressence, entièrement articulée autour du principe de rotation. Car si la montre est ronde, c’est parce qu’elle utilise un composant dont la vocation première est de faire tourner un engrenage relié à deux aiguilles qui se déplacent en cercle. Tout est dit : la montre sera ronde ou ne sera pas !

Le poids de l’histoire
Pourtant, ce qui résonne aujourd’hui comme une évidence ne l’a pas toujours été. Souvenons-nous de Reverso de Jaeger-LeCoultre (1931), avec un mouvement rectangulaire au sein d’une boîte de la même forme. Du mouvement baguette imaginé par Vincent Calabrese pour Corum et sa Golden Bridge, en 1980. De la Monaco V4 de TAG Heuer, qui usait de poulies droites et parfaitement tendues au sein d’une boîte carrée : c’était il y a tout juste 20 ans, en 2004. De la fameuse « Roue Carrée » signée Maurice Lacroix, en 2010. De la Cartier Crash Squelette, dont le mouvement épouse la sinuosité de son improbable boîte emboutie, en 2015. La liste n’est bien évidemment pas exhaustive. Elle illustre néanmoins une trajectoire, une propension de certains horlogers à sortir du boulevard circulaire pour revenir sur le droit chemin.
Retour en force
Cette tendance n’a jamais vraiment disparu mais, depuis quelques années, elle se renforce au point que certains acteurs ont fait de leur refus du cercle une revendication, un statut. On pense bien évidemment à Richard Mille, dont les montres rondes se font rares, au profit du tonneau signature de la marque. C’est un langage créatif partagé par Hublot, dont la collection Spirit of Big Bang se définit exclusivement par sa forme tonneau. Enfin, une maison indépendante comme Bianchet marche aujourd’hui dans leurs pas, même si la géométrie du mouvement est en réalité bien plus subtile, construite autour de la suite de Fibonacci et de ses délicates courbes.
Mais l’exemple le plus marquant de ce refus du cercle porte deux lettres : B et R, pour Bell & Ross. L’identité première de la marque, c’est ce carré inspiré des cockpits pour définir la ligne de ses « BR », qui ont forgé l’incroyable succès de la marque. L’esprit est jeune, puissant, mécanique.
De l’autre côté des Alpes, la plus suisse des manufactures italiennes (ou l’inverse ?) a emprunté une autre voie. Pour Bulgari, la forme primordiale, c’est l’octogone, un motif géométrique qui traverse les origines romaines du joaillier. L’exercice est de très haut vol : si la pièce enferme bel et bien un mouvement parfaitement rond, son boîtier est un travail créatif inédit qui ne conjugue pas moins de 58 facettes, sans la moindre courbe à l’horizon !

Vents contraires
Aujourd’hui, et c’est une première dans l’horlogerie, les positions se radicalisent. Ceux qui optent pour la montre ronde en font un crédo incontournable jusqu’à l’obtention de la pureté absolue. La marque belge Ressence, déjà évoquée, se conjugue exclusivement autour du cercle, du rond et de la rotation. Le jeune atelier Kross Studio suit la même voie, avec des boîtes dont la perfection circulaire n’est même pas trahie pas une couronne, jugée inutile dans sa forme traditionnelle. La très horlogère Purnell n’a jamais dessiné que des boîtes rondes. Même combat chez Jaquet Droz qui, depuis sa relance au tournant du millénaire, ne s’inscrit que dans un parfait cercle.
À l’opposé, d’autres marques mettent un point d’honneur à éviter la forme circulaire : fin connaisseur sera celui qui peut citer plus de deux Urwerk rondes – elles existent, mais sont rarissimes. Même chose chez MB&F : sur 15 Horological Machines, 14 sont de formes, 1 seule est ronde (HM No. 7). Chez Behrens, malgré la présence du dernier modèle rond encore produit, la Perigee, tous les modèles sont de forme acrobatique, presque asymétrique. Et sans aller jusqu’à ces marques-ateliers, notons que la dernière collection du mastodonte le plus puissant de l’horlogerie suisse est d’un rigoureux carré. Son nom ? Swatch, modèle « What if ? ». Tout un programme.