Rares sont ceux qui se souviennent du lancement de la collection de montres féminines Bohème. Je ne voudrais pas être désobligeant, mais la Bohème était un produit stratégique pour Montblanc, une montre pour femmes à un prix raisonnable dans la catégorie de l’élégance classique. Il ne s’agissait pas d’une grande première technique, du genre qui frappe les esprits. Je me souviens du lancement pour deux raisons principales, même s’il date d’août 2014, il y a maintenant dix ans.
Premièrement, je pense que c’était une étape importante en matière de diversification, à une époque où la seule proposition pour dame de Montblanc était la collection Star au design plus contemporain, avec peu de complications ou de concessions ouvertement adressées au public féminin, si ce n’est les habituelles variations de taille et de décor (c’est-à-dire des diamètres réduits et des cadrans en nacre). Deuxièmement, le lancement de la Bohème m’a donné l’opportunité de rencontrer Jérôme Lambert, alors CEO de Montblanc, et d’avoir avec lui une conversation franche et stimulante sur la création des montres féminines. Comme je garde en mémoire certaines des idées que nous avons échangées, la Bohème de Montblanc me touche personnellement, plus que beaucoup d’autres créations dites « majeures » des dix dernières années.

La Bohème de Montblanc est une montre rare qui joue des dualités. Cela découle en partie du nom lui-même, de l’équilibre entre l’ordre établi et l’anticonformisme qui vient avec les associations héritées d’un grand opéra de Puccini du XIXe siècle, à propos d’une vie peu conventionnelle.
Lors de son lancement en 2014, la Montblanc Bohème représentait quelque chose qui aurait semblé absurde à l’époque de Puccini : le luxe abordable. Elle rendait l’horlogerie mécanique plus accessible et moins intimidante pour un public élargi, sans renoncer au raffinement.

La complication horlogère perdait un peu de sa sévérité et adoptait un aspect plus doux (certains diraient peut-être plus féminin), en particulier dans les modèles Jour et Nuit. D’une manière générale, l’indication jour/nuit est associée à une fonction GMT, afin de renforcer la dimension pratique de cette dernière. Rompant avec les habitudes, la Montblanc Bohème Jour et Nuit n’affiche qu’une seule heure et l’indication jour/nuit est utilisée pour attirer l’attention sur le mode de vie moderne et le besoin de profiter du moment présent, de prendre conscience du temps qui passe au fil de la journée. Et, pour adopter une manière de penser Gen Z, l’indication jour/nuit de la Montblanc Bohème nous rappelle adroitement de « toucher terre » : de quitter les écrans et leur lueur artificielle pour se rendre à l’extérieur, là où l’on peut profiter de sources naturelles de lumière.

Au plan esthétique, les derniers modèles Bohème de Montblanc, trois en tout, tirent leur inspiration de la peinture à l’aquarelle. C’est pourquoi les cadrans sont dotés d’une finition organique et texturée qui ressemble au grain d’un papier aquarelle de qualité supérieure. Sur les deux modèles avec indication jour/nuit, le disque correspondant arbore des représentations picturales du soleil et de la lune, contrairement au décor graphique et abstrait des versions passées.
Aujourd’hui, nous avons tendance à considérer la peinture à l’aquarelle comme un passe-temps délicat et raffiné mais, au XVIIIe siècle, elle faisait partie des compétences essentielles pour beaucoup de professions. Avant l’avènement de la photographie, l’aquarelle était une technique pratique pour illustrer des études scientifiques ou d’ingénierie avec un degré élevé de détail. Les unités militaires et les expéditions géographiques complétaient leurs rapports avec des illustrations à l’aquarelle, primordiales pour délivrer des informations précises. Inscrits dans cette lignée, entre esthétique et utilité, les nouveaux modèles sont des créations bien équilibrées, d’autant plus attractives qu’elles sont abordables.

À des prix qui vont de 2’920 à 3’620 CHF, les nouveaux modèles demeurent tout à fait accessibles, même si un examen approfondi des détails raffinés pourrait laisser penser à un produit de qualité plus élevée (et donc d’un prix plus élevé). Et, grâce à la polyvalence du design, la montre peut être portée n’importe où : au bureau, au cinéma et même sur le tapis rouge, pour la première d’un opéra classique.
En définitive, ce que j’essaie de dire, c’est que la Montblanc Bohème serait parfaitement à sa place à n’importe quelle représentation de La Bohème, tout autant à l’époque de sa création, quand l’opéra était considéré comme un divertissement populaire, qu’aujourd’hui, alors que l’opéra s’est élevé au niveau de grand art. Si on met de côté le fait anachronique de placer une montre bracelet du XXIe siècle dans le contexte d’une salle d’opéra du XIXe, l’exercice mental à travers les siècles pose question : une montre peut-elle être intemporelle ? Une autre dimension philosophique pour la Montblanc Bohème.
Fait amusant : La Bohème a servi d’inspiration à Rent, spectacle musical qui a connu un immense succès à Broadway, dont les chansons (récompensées aux Grammy Awards) ont appris à une génération entière d’amateurs de comédies musicales qu’il y a 521'600 minutes dans une année. Même à travers ce lien ténu – un spectacle musical basé sur un opéra qui partage son nom avec une montre –, on trouve une référence au temps, comme partout dans l’univers de la Montblanc Bohème.
Il fut un temps où la Bohème est un peu passée au second plan chez Montblanc, mais c’est bon de la voir revenir sur le devant de la scène. J’ai toujours voulu la voir briller, depuis la première fois que je l’ai vue… il y a 5'216'000 minutes.