Votre dernière collaboration avec Bulgari a donné naissance à une mélodie de répétition minutes avec triton. Pouvez-vous nous dire de quoi il s’agit ?
C’est un intervalle incroyable. Il est extrêmement riche et il peut donner accès à de nombreux univers harmoniques. Il est beaucoup plus pointu et plus sexy qu’un intervalle normal rassurant.
Pourquoi avez-vous décidé d’utiliser un triton pour une répétition minutes ?
L’idée représentait un défi car une mélodie avec trois notes, ce n’est pas vraiment une mélodie. Si vous ne pouvez pas les mettre ensemble, ou juste les unes après les autres, ce ne sont que des intervalles. Bulgari est une marque qui essaie toujours de repousser les limites. Alors je me suis dit, d’accord, il y a des intervalles musicaux qui sont dissonants à nos oreilles. Vous mettez une note puis une autre note, et ce n’est pas vraiment agréable. En outre, on interdisait un tel intervalle en musique : on parlait de musique du diable car cela ne sonnait pas juste. Mais il est très riche car, selon les notes que vous mettez après, le son peut être extraordinaire. La tension se transformera en quelque chose d’incroyable. Alors, j’ai décidé de jouer avec la tension. J’avais trois possibilités pour placer les notes et je les ai utilisées pour sonner les quart d’heure. Ainsi, au premier quart d’une heure, on a une tension, au deuxième encore plus, pour le troisième, on s’arrête sur une note qui dérange et, à l’heure pleine, on a la résolution.

Quelles ont été les premières réactions ?
La surprise. Ma première réaction date d’il y a deux ans, quand Bulgari a présenté la collection au nouvel ambassadeur que j’étais alors. Les responsables étaient très fiers de me donner une des montres à sonnerie. Ils ont dit : « Ecoutez s’il vous plaît, vous êtes musicien, nous sommes curieux de savoir ce que vous pensez ». Alors je l’ai portée à mon oreille, c’était la sonnerie Westminster et je n’ai pas pu mentir. Cela me semblait tellement inapproprié. Je leur ai dit que je ne voudrais pas écouter cela si j’étais propriétaire de la montre. J’ai pu voir sur leurs visages qu’ils se disaient : « C’est qui ce type ? Comment ose-t-il ? ». Je me suis donc immédiatement expliqué : « Vous êtes une marque italienne avec des ancêtres grecs et vous utilisez une mélodie d’un compositeur baroque anglais, ce n’est pas vraiment adapté. » Ils ont réfléchi et ils m’ont demandé : « Pouvez-vous composer une mélodie ? »
J’ai écrit une mélodie avec six et sept notes. On peut faire tellement de choses, apporter tellement de tension, avec cinq notes par exemple. Mais ils ont dit : « Il nous en faut trois ». Lorsque j’ai présenté cet intervalle, ça a fonctionné. Il y avait quelque chose d’interdit, alors ils ont décidé de prendre le risque et nous avons lancé le projet.

À quel point la création de la mélodie a été difficile ?
Jusqu’à il y a deux mois, on ne savait pas du tout si on y arriverait. Parce qu’à ce moment-là, ça ne marchait pas. Ce n’était pas le bon son. Et puis, il y a aussi des limites techniques. Et c’est là que mon rêve s’est arrêté. Car j’ai demandé si on pouvait le faire avec un tempo rapide, puis avec différents accents mais, d’un point de vue technique, ce n’était pas possible. C’est alors que les échanges et la recherche constante ont été incroyables. On a commencé quelque chose, mais ce n’est pas la fin.
Comment s’est déroulé le processus ?
C’est une relation, vous savez. Peu importe le nombre d’heures passées, c’est le début d’une aventure. On n’ouvre pas encore la bouteille de champagne, ce n’est que le début. On n’obtiendra jamais la hauteur parfaite pour chaque tonalité, c’est une question de résonance. Il y a beaucoup de facteurs différents que l’on n’a pas encore explorés parce que, d’abord, on a dû vérifier qu’il était possible de mettre ces notes dans un tel mouvement. Maintenant, on sait que c’est possible et, croyez-moi, j’ai un carnet entier d’idées à tester.

Espérez-vous que ce genre de collaboration puisse ouvrir la musique classique à un public plus large ?
La musique classique est assez traditionnelle et essentiellement réservée à un public assez âgé, soyons honnêtes. Mais je crois qu’il y a de l’espoir pour l’avenir. Dans ma génération, on ne prend plus de temps pour rien. Ce processus est très important. Si on pouvait inciter d’autres maisons à travailler avec d’autres artistes, à leur donner une chance, ce serait génial. Car pour moi, ce fut une chance. J’ai tellement appris sur ma propre profession en écoutant les horlogers, en voyant la quantité de temps et d’efforts qu’ils déploient et la façon dont ils remettent en question des choses qu’ils effectuent depuis 30 ans. Ce fut une grande leçon pour moi. Alors, pour répondre à votre question, je ne crois pas que cela va changer quoi que ce soit pour le public de la musique classique, mais cela pourrait changer l’état d’esprit d’une, deux ou trois personnes, ou encourager quelqu’un de curieux de faire un premier pas, alors qu’il n’osait pas avant.

Avez-vous d’autres projets avec Bulgari ?
Je l’espère. Comme je l’ai dit, je crois que ce n’est que le début. Si cela ne tenait qu’à moi, je serais très honoré de continuer cette aventure et, si c’est avec quelqu’un d’autre, je serai très heureux d’avoir été de ceux qui ont ouvert la voie et d’avoir participé au processus.